Bernard AUBERTIN (1934 - 2015)

Tableau Clous

  • Tableau Clous

    Technique mixte, incluant clous et acrylique rouge sur panneau
    exécutée en 1969
    signée et datée au dos :Bernard Aubertin 69
    50 x 50 cm.

    L'oeuvre figure dans les archives Aubertin

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    Provenance :
    Collection privée, Italie.

Tableau Clous

Technique mixte, incluant clous et acrylique rouge sur panneau
exécutée en 1969
signée et datée au dos :Bernard Aubertin 69
50 x 50 cm.

L'oeuvre figure dans les archives Aubertin

Je suis un réaliste

J’ai commencé à peindre dans ma vingt et unième année après avoir étudié deux ans en atelier d’art préparant l’entrée aux écoles d’Etat de décoration. Reçu à ces écoles j’ai dédaigné d’y rentrer : je voulais me consacrer à la peinture, ma vocation. Jusqu’à vingt-trois ans j’ai peint des portraits, des paysages, des natures mortes, et fait surtout beaucoup de dessin. La peinture figurative ou abstraite que je voyais dans les galeries ne me satisfaisait pas. En 1957 je rencontrai Yves Klein et cette rencontre fut, pour moi, capitale. Sous son influence, je réalisai une quinzaine de tableaux monochromes rouges très structurés. J’employais, pour ce faire, toutes les sortes de couteaux à peindre, même les dents de la fourchette, le dos rond de la cuillère, etc. Toute la surface peinte était une unité composée de structures répétées. Ces structures ne me donnaient pas entière satisfaction : elle n’étaient pas assez précisées pour mon goût. Un jour, je jetai une poignée de clous dans la couleur rouge étalée sur toile. Accidentellement, je venais de découvrir dans le clou la structure qui correspondait à cette précision que je cherchais. Dès lors, l’idée de planter les clous les uns à côtés des autres dans le support, plutôt que de les semer au hasard sur celui-ci, allait de soi. Je recréais l’unité de la surface en la remplissant de clous. Mon œuvre de tableaux-clous se divise en deux périodes : 1) le tableau présente le clou avec la tête ; 2) le tableau présente la pointe du clou, la tête du clou étant au dos du tableau.

J’eus bientôt l’idée d’utiliser d’autres éléments de série que le clou : la vis, le piton, l’allumette. Avec les allumettes, j’inventai les tableaux-feu. Toutes mes recherches sont inspirées par un idéal : humaniser. De ma propre observation de ce qui se passe dans la culture de notre monde d’aujourd’hui, j’ai acquis l’opinion que notre art actuel exprime, en majorité, l’impossibilité, pour l’homme, de communiquer harmonieusement avec ses semblables. Notre art actuel est fondé sur une thérapeutique au niveau de l’individu, sans message pour les autres hommes quant à la transformation de la nature humaine exigée de l’humanité. Il est l’exposé de la misère d’une humanité en conflit avec elle-même, déshumanisée ; il est du journalisme, du fait divers ; il s’offre de lui-même aux caprices de la mode, la crée, et finalement se révèle tout à fait incapable d’exercer une quelconque influence spirituelle.

La vérité est qu’il incombe à l’artiste, conscient de l’état toujours déshumanisé de la société, de baser l’art sur l’homme d’abord.

L’art, à mon sens, ne peut être envisagé autrement que comme une thérapeutique au niveau de la collectivité, ce que engendre la fraternisation des hommes et ennoblit la dose de thérapeutique inhérente à tout art. Notre rôle, à nous autres artistes, est de tendre à la TOTALITE, privée de contradictions, de la nature humaine. Ainsi, l’homme sera toujours en mesure de prévoir les besoins de l’humanité et d’y répondre. En agissant pour la collectivité, nous nous libérons de la nature. C’est pourquoi, dans le domaine de la réalisation d’une œuvre plastique, je crois nécessaire de réduire le rôle de l’exécution manuelle à sa fonction dominante : la main n’est pas autre chose qu’un outil de fabrication ; lui confier le soin de fixer les tensions émotives, instinctives, animales enfin, accumulées en l’être, est une erreur. (L’expressionnisme, l’art informel illustrent bien cette erreur : ils n’ont pu parvenir à éclairer la nature humaine).

Nous devons nous efforcer de prendre distance par rapport à la nature, si nous voulons nous réaliser espèce humaine spécifique. La création d’une distance à l’exécution est le moyen qu’on trouve pour prendre distance par rapport à la nature et à notre propre nature.

Ainsi, remplir régulièrement la surface à l’aide de clous, de vis, de pitons, d’allumettes, etc., signifie, chez moi, créer cette distance à l’exécution.

Si la forme en art est la limitation, si elle correspond, dans le domaine de la plastique, au cadre naturel  et social dans lequel nous vivons (nous savons tous que l’homme est déterminé), elle ne doit pas être immuable. Au contraire, doit-elle être construite au moyen de relief qui accroche la lumière et la modifie naturellement. (La forme peut être rendue mouvante par plusieurs autres moyens, je parle ici de ce que, moi, je fais.) La distribution de la lumière sur les reliefs de mes tableaux change selon les heures de la journée. Ainsi, le tableau change selon les heures de la journée. Ainsi, le tableau n’est jamais tout à fait le même.

En conclusion, je cherche à obtenir plus de justesse dans la définition de la nature humaine. En ce sens, je pense avoir le droit de dire : Je suis un réaliste.

Bernard Aubertin, 1965

cnacarchives, aubertin, deux, schauer, publié à Paris en 1972 à l’occasion de l’exposition Aubertin 14 mars 10 avril 1972.